Skirting on the surface

Posté par Nico dans Ecouter - 17 octobre 2022 12:00

...ou... Histoire d'un titre (c'est amusant de constater que beaucoup de titres qui me bouleversent ont une histoire très singulière).
Je monte le son. Un peu plus, toutes les dix-quinze secondes. Rien à faire. Cette mélodie parfaite ne s’écorche pas dans les décibels. Finalement poussé au maximum, le son reste pur, clair, juste. La mauvaise acoustique de la voiture n'y fait rien. Le titre a cette sorte de magie dont rien ne vient à bout.

Sur cette perfection pop, Thom Yorke pourrait bien réciter une recette de cuisine ou un compte-rendu de CA, rien n’altérerait la grâce.

Et tandis que sa voix occupe tout l'espace et m'enveloppe de sa perfection, sans jamais crever les tympans, je me redis, pour la millième fois peut-être : "ça n'a pas dû être facile tous les jours, quand il était gamin, avec une voix pareille". Et aussi que le divin est parfois caché dans l'inattendu. Peu de producteurs miseraient sur une telle voix, encore aujourd'hui (bon, après, on peut lancer le débat sur les intérêts comparés de la production grand publique et indépendante, mais ce serait évidement aussi vain que chiant).

Hors, ce qui transparaît, c'est que son enfance fut certes douloureuse, mais non à cause de sa voix, plutôt de sa paralysie de la paupière gauche (même pas besoin d'ouvrir la bouche, il était déjà jugé).

Laissons-là Thom, pour sa chanson.

Skirting On The Surface est une chanson "neuve", pressée pour la première fois en 2022. C'est le dernier titre du premier album de The Smile, groupe qu'il forme avec Jonny Greenwood et Tom Skinner, dont la batterie oriente clairement le ton du groupe vers des contrées jazzy, et des paysages sonores infinis.

Poème mélancolique interrogeant un lâcher-prise pouvant s'avérer être une perte de contrôle qui nous attire vers le fond, (pas franchement original dans la disco du monsieur), Skirting On The Surface est en fait un pot de miel autour duquel Yorke tourne depuis probablement 25 ans.

Quand le web était bébé, et qu'on comptait peu de sites institutionnels et de pages persos, que le téléchargement d'images était encore un problème technique, un moteur de recherche une vague alternative aux annuaires, et tout réseau social un concept dont on n'envisageait même pas l'utilité, en 1997, donc, Radiohead, qui fut aussi le premier groupe à publier un album directement sur le web, auto-produit, financement libre (audace incroyable alors, mais qui leur rapporta beaucoup plus que s'ils avaient pressé par le biais qu'un label), et fut aussi le premier groupe à interroger la neutralité carbone de leurs concerts, quitte à lésiner sur les éclairages s'ils n'étaient pas LED (ce qui coûtait encore une fortune à l'aube des années 2000, et n'était à peine pensable pour la très grande majorité des salles, même les plus grandes), donc, en 1997, le groupe se fait déjà diariste en ligne et partage beaucoup sur sa vie de groupe.

Une fan-page rapporte ainsi que fut publié le post suivant :

Hotel falling down
people aware, but not that bothered, as they skate along the shifting surfaces, parisien, huge, blue, grey, metal shine. i am sitting at a table in a destroyed room pushing cocaine around it shines like tiny diamonds. we are smuggling it in white cake
caged birds accept each other.
but flight is what they long for.

La refonte des sites entraîne la modification de ce contenu, avant la disparition de l'archive, qui semble inspirée par les images de la scène finale de Fight Club.

Le bouts d'images survivent quand même dans la tête de quelqu'un, et des bribes resurgissent sous forme de paroles de chanson, alternativement appelée Skating ou Skirting On The Surface, interprétée par Thom Yorke avec Atoms For Peace, vers 2009, première infidélité du compositeur à son groupe d'origine, et tentative solo pas tout à fait assumée, plutôt tournée vers l'électronique. C'est d'ailleurs à cause de cette approche électronique que ce piano-voix ne sera joué que de très rares fois, et n’apparaît toujours pas sur un quelconque album.

When we realize, we have only to dive, then we're out of hereWe're just skirting on the surfaceWe have only to click our fingers, and we'll disappearWe're just skirting on the surface
Dull eyes, trying to pull you through the iceBeing drawn to the ledgeWhen we realize that we are broken, nothing mendsWe can drop under the surface
When we realize we are merely held in suspensionTill someone comes along and shakes usAs the pattern lines cross our fingers like a webDo we die upon the surface?
Dull eyes, trying to pull you through the iceBeing drawn to a ledgeWhen we realize that we are broken, nothing mendsWe can drop under the surface

 Des accords sensiblement différents de ceux de la mélodie actuelle ponctuent les montées du chanteur.

Radiohead reformé, pas vraiment de nouvelles de Skirting, jouée trois fois seulement en 2012, à la guitare acoustique, accompagnée de façon plutôt rudimentaire des chorus des autres musiciens et de nappes électroniques.

C'est donc avec un nouveau projet "personnel" que Thom Yorke donne enfin sa vie "pop" (au sens d'Agnès Gayraud : musique enregistrée) à sa chanson, convertie en cette divine épure voix-guitare-basse-batterie envoûtante (OK, épure n'est pas vraiment juste, sur la version album, c'est en fait très arrangé, avec des cuivres sur le motif final)..

Bof, au final, on s'en fout un peu, de tout ça. La petite cuisine de ce titre est à peine intéressante.
J'avoue que ce qui m'a intrigué, lorsque redescendu sur terre après une écoute littéralement transcendantale (c’est un sentiment bizarre, surtout quand on est au volant), j'ai voulu en savoir plus, c'est l'errance dans laquelle les scribouilleurs de paroles surnagent. Ce sont peut-être eux, qui, finalement, "glissent à la surface".
Plusieurs réflexions par rapport à ça :
J'ai souvent recours à Genius, ou aux commentaires YT pour connaître les paroles que je ne comprends pas. Là, je n'ai pas trouvé deux sites qui publient les mêmes paroles, et personne pour normaliser la chose. Est-ce que ça vient de l'histoire de Skirting, son origine web pas intégralement discernable, qui en ferait une sorte de texte de comptine, plus orale qu'écrite, et supporterait donc la déformation, l'évolution ?
Seconde remarque, la complaisance du web pour l'approximation (ok, j'enfonce une porte ouverte, mais là, on touche directement au droit d'auteur et des marques). Dans le texte lui-même, mais aussi son attribution. Sur Genius, le texte est attribué à Thom Yorke, mais appartenant à la disco de Radiohead. Pour Lyricfind, le texte est attribué à Radiohead. Pour un texte que Thom Yorke présente, à toute personne le lui demandant, comme était de lui-seul, c'est assez agaçant.
Voila.

Pour être irréprochable quant aux attributions, l'image de couverture est une simple capture d'écran du clip.
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